En 1932, l’hypothèse selon laquelle les animaux apprennent uniquement par associations mécaniques subit un sérieux revers. Edward Tolman propose alors que les comportements révèlent des processus internes complexes et finalisés, remettant en question le schéma dominant du conditionnement strict.
À cette époque, la plupart des chercheurs s’accordent à considérer le comportement comme une simple réaction à des stimuli extérieurs. Tolman va à contre-courant, avançant l’idée que l’apprentissage implique des représentations mentales, ouvrant ainsi la voie à une relecture profonde des mécanismes psychologiques liés à l’action et à la motivation.
Pourquoi l’étude des comportements a révolutionné la psychologie
Début XXe siècle, la psychologie expérimentale se cherche encore, tiraillée entre introspection et psychanalyse. Soudain, un nouveau courant bouscule les habitudes : le béhaviorisme. John Broadus Watson, figure de proue, propose de laisser de côté l’intériorité pour se concentrer sur ce qui se voit, se mesure, se répète : le comportement observable. Pour lui, chaque action répond à un stimulus, ancré dans l’environnement immédiat.
Ce virage méthodologique, appuyé par les expériences d’Ivan Pavlov et de B. F. Skinner, s’appuie sur des faits concrets, reproductibles, glanés dans des laboratoires. Le comportement s’impose alors comme objet d’étude légitime, loin des spéculations sur la vie intérieure. L’approche tranche nettement avec l’introspection, jugée trop subjective, et s’oppose à la psychanalyse naissante de Freud.
Pour bien saisir la logique du béhaviorisme, il faut rappeler ses fondements principaux :
- Un stimulus déclenche une réponse que l’on peut observer et mesurer
- Le comportement se façonne au fil des interactions avec l’environnement
- Une méthode empirique, systématique, guide la recherche
Les chercheurs s’inspirent alors des sciences naturelles. Hermann Ebbinghaus, pionnier de la mémorisation, installe l’expérimentation comme pilier d’une psychologie objective. Plus tard, la psychologie cognitive reprendra le flambeau de l’observable, tout en réinjectant l’étude des processus internes. L’exploration des comportements, découpée en séquences stimulus-réponse, ouvre un passage inédit entre philosophie de l’esprit et pratiques scientifiques concrètes.
Les processus associatifs et cognitifs : comprendre comment nous apprenons
L’apprentissage occupe une place centrale chez les psychologues comme chez les pédagogues. Les premiers modèles, issus du conditionnement et de l’association, décrivent une mécanique apparemment simple : un stimulus, une réponse, renforcée par la répétition. Edward Thorndike, figure incontournable, met au point la loi de l’effet : si une action entraîne une satisfaction, elle tend à se reproduire ; sinon, elle disparaît progressivement.
Au fil des expériences, la notion de renforcement prend de l’ampleur. Récompense, feed-back, répétition des tâches : autant de leviers pour ajuster ou transformer le comportement. On retrouve ces principes dans l’enseignement programmé, le e-learning ou les serious games. La décomposition de tâches, héritée du behaviorisme, structure l’acquisition de compétences, des plus simples aux plus complexes.
Peu à peu, la psychologie élargit son horizon. Elle ne s’arrête plus aux réponses visibles : elle s’intéresse aussi aux variables internes, mémorisation, sélection, discrimination, imitation. Hermann Ebbinghaus, avec sa courbe d’apprentissage et le principe de l’oubli, affine la compréhension de la rétention et de l’oubli.
Pour résumer les leviers et processus de l’apprentissage, voici les éléments clés :
- Apprentissage : association, renforcement, imitation, répétition interagissent pour façonner les acquis
- Conditionnement : qu’il soit classique ou opérant, il ajuste la réponse à l’environnement
- Processus cognitifs : mémorisation, discrimination, décomposition des tâches enrichissent l’analyse
Le débat se prolonge avec des voix comme Jean Piaget ou Carl Rogers, qui refusent de réduire l’être humain à une simple somme d’associations. L’essor des théories cognitives vient alors complexifier l’approche : apprentissage, représentations mentales et adaptation s’entremêlent désormais dans la réflexion scientifique.
Qui était Edward Tolman et en quoi sa théorie du behaviorisme intentionnel se distingue-t-elle ?
Edward Tolman, dans l’Amérique des années 1930, incarne une rupture. Ce psychologue, formé dans le giron behavioriste, refuse de voir le comportement comme une pure mécanique automatique. Pour lui, impossible d’ignorer ces variables intermédiaires qui, invisibles, relient stimulus et réponse. Son approche, baptisée behaviorisme intentionnel, s’écarte résolument de la ligne stricte suivie par Watson ou Skinner.
Tolman introduit alors une notion décisive : la carte cognitive. Dans ses fameuses expériences avec des rats, il observe que l’animal n’agit pas au hasard ou par simple association. Il élabore une représentation mentale de son environnement, explore, ajuste son comportement si le contexte change. Cette capacité à façonner des représentations internes transforme la compréhension même de l’apprentissage.
Avec le behaviorisme intentionnel, Tolman propose une vision où la cognition a sa place, sans pour autant sombrer dans la spéculation subjective. Il voit le sujet comme un acteur qui poursuit un but, anticipe, planifie, s’oriente vers une finalité. Cette conception annonce l’avènement de la psychologie cognitive, qui, quelques décennies plus tard, s’emparera pleinement de la question des systèmes de représentation et du traitement de l’information.
En s’affranchissant du modèle purement associatif, Tolman redessine les contours du néo-behaviorisme. Il prépare le terrain pour une psychologie attentive aux processus internes, à la dynamique des buts, à la manière dont un individu adapte sa conduite. Cette posture hybride, à la frontière du comportementalisme et de la cognition, a profondément marqué les sciences du comportement.
Comportementalisme, cognitivisme, éthologie : panorama des grands courants et de leurs apports
Le comportementalisme naît sous la houlette de John Broadus Watson. Il fait du comportement observable son objet d’analyse prioritaire. L’introspection est écartée, seul compte le lien mesurable entre stimulus et réponse. Ivan Pavlov, avec ses expériences de conditionnement classique sur le chien, puis B. F. Skinner avec le conditionnement opérant sur le rat ou le pigeon, illustrent cette approche. Le renforcement, qu’il soit positif ou négatif, façonne les conduites par la répétition et l’association.
À partir des années 1950, le cognitivisme prend le relais. Jean Piaget, puis Albert Bandura, démontrent que l’individu ne se contente pas de réagir : il traite, organise, anticipe. Bandura, notamment, met en lumière l’apprentissage par imitation et anticipation grâce à l’expérience de la poupée Bobo. Les processus internes, mémorisation, attention, planification, deviennent incontournables.
L’éthologie, de son côté, élargit la perspective. Les recherches de Konrad Lorenz ou Nikolaas Tinbergen, menées en milieu naturel, replacent le comportement dans une logique évolutionniste. On observe de près les fonctions adaptatives, l’empreinte, les rituels sociaux.
Pour distinguer l’apport de chaque courant, on peut dresser cette synthèse :
- Béhaviorisme : stimulus, réponse, renforcement, conditionnement
- Cognitivisme : traitement de l’information, représentation mentale, modélisation
- Éthologie : comportement inné, observation sur le terrain, adaptation
Ces trois grandes approches continuent d’alimenter la recherche sur l’apprentissage, la motivation et l’adaptation. Elles irriguent tout autant la pédagogie que les neurosciences, traçant des lignes de force qui structurent durablement notre compréhension du vivant et de l’esprit.


